Le coût historique à l'épreuve de l'IA générative : repenser la valorisation logicielle
Les outils
d'IA générative dédiés au développement logiciel (Claude Code et assimilés) ont
mécaniquement fait chuter le coût de développement logiciel.
Nous pouvons peut
illustrer cette adoption massive en prenant l’exemple de la société Anthropic,
qui a développé Claude Code avec Boris Cherny de l’Anthroic Labs. Après la
sortie de Claude Code en septembre 2024, Anthropic indique que 20% des
développeurs ont utilisés Claude Code dès le premier jour de la sortie et 50%
après seulement cinq jours. Aujourd’hui, ils ont mesuré qu’un développeur
utilise en moyenne Claude Code 20h par semaine, soit plus que la moitié de son
temps de travail. Avec ce type d’outil, un projet qui exigeait 2 M€ de
développement il y a cinq ans peut aujourd'hui être reproduit pour quelques
centaines de milliers d'euros, parfois moins grâce à l’IA. Cette rupture
technologique met sous tension deux logiques comptables difficilement conciliables
: le coût historique inscrit au bilan et la valeur économique réelle de l'actif
(ou valeur de marché).
1. Le coût historique résiste, en apparence
En normes françaises (PCG, immobilisations incorporelles), un logiciel immobilisé reste valorisé à son coût de développement historique, puis amorti sur sa durée d'utilité. La simple diminution du coût de reproduction technologique ne constitue pas, en soi, un indice de dépréciation. Le principe comptable retenu est celui de la dépense réellement engagée, non du coût de remplacement à l'instant T. D'un point de vue strictement normatif, rien n'oblige donc à déprécier l'actif au seul motif qu'il serait aujourd'hui moins coûteux à reproduire.
2. Au-delà du coût historique : le regard du commissaire aux comptes (CAC)
Le test de dépréciation (IAS 36 en IFRS, principes équivalents en normes françaises) implique que la baisse du coût de reproduction devient problématique lorsqu'elle s'accompagne d'une perte de barrière à l'entrée et d'une remise en cause des flux de trésorerie futurs attendus.
Prenons l’exemple d’un moteur OCR développé sur quatre ans par trois développeurs. Si ce logiciel se trouve désormais concurrencé par une API générique reposant sur des modèles d’IA accessibles à faible coût, la question n’est plus celle du coût historique de développement, mais celle de sa capacité future à générer des revenus. Lorsque la valeur d'usage devient inférieure à la valeur nette comptable inscrite au bilan, l'existence d'un indice de perte de valeur doit être analysée et documentée.
Dans cette configuration, la loi impose au commissaire aux comptes de documenter un indice de perte de valeur et à exiger un test de dépréciation, voire une dépréciation significative. Or, ce type de logiciels qui composent une partie significative de l’actif des entreprises, ont nécessité un grand investissement et se trouvent aujourd’hui très facilement reproductibles par l’IA, sans pour autant constituer des copies au sens du droit de la propriété intellectuelle. Nous touchons au cœur du problème relevé dans cet article, même si une entreprise à logiquement investi dans le développement d’un logiciel et que ce logiciel est encore utilisé aujourd’hui, elle pourrait être contrainte d’accuser des pertes dans son futur bilan !
Pour un autre exemple concret, dans le domaine juridique, l’un des outils d’IA générative les plus utilisés pour les avocats est Harvey. Nous ne connaissant pas exactement les coûts de développement et les prix des licences sont variables (souvent autour de 1200$ par avocat et par mois), mais Harvey a levé plus de 1.2 Millard de dollars pour soutenir l’investissement. Suite à cet investissement important, un avocat seul a réussi à développer un clone de Harvey, appelé Mike (en référence à la série Suits) et ce logiciel est open source. Outre les cabinets d’avocats qui ont acquis une licence pour une solution qui est désormais disponible avec une version gratuite, la société Harvey voit largement réduite ses barrières à l’entrée. Pour Harvey comme d’autres sociétés, il convient donc d’anticiper une vague de dépréciations chez les éditeurs historiques dans les prochains exercices.
Compte tenu du nombre de sociétés qui ont investi ces dernières années dans des logiciels aujourd’hui reproductibles par l’IA et du développement des investisseurs dans ces sociétés, cette vague de dépréciations pourrait avoir un impact systémique sur l’économie en 2027 !
3. Le glissement de la valeur vers l'actif informationnel
Pour éviter une dépréciation excessive, il est possible de démontrer aux commissaires aux comptes que la valeur d’un logiciel ne réside pas uniquement dans son code source. Uniquementau départ, l’investissement constitue uniquement le code source. Puis, au fil du temps, le code source s’enrichit progressivement d’éléments d’actifs complémentaires. Parmi ces éléments figurent notamment : les données propriétaires, la qualité du dataset, un historique d'apprentissage, un workflows métier, une intégrations client, des effets réseaux, une conformité réglementaire, un système de sécurité, un savoir-faire opérationnel et une base de données structurée.
Ces éléments se constituent en écosystème et en combinaison avec le code source, le code source n’étant pas le seul élément permettant l’exploitation. Même si le code source est accompagné de ces autres actifs, dans l’estimation de sa valeur selon la technique de l’Impairement test, sa valeur pourrait être maintenue au moins en partie en prenant en compte l’écosystème cité ci-dessus, quand bien même le coût de reproduction du seul code source aurait diminué. Si cet ensemble d’actifs complémentaires constitue en pratique une UGT (unité génératrice de trésorerie), la comparaison avec la valeur du coût de constitution du seul code source (qui ne prend pas en compte les actifs complémentaires cités ci-dessus) se trouve probablement positive. Pour synthétiser notre analyse, si le coût de reproduction technique baisse ; le coût de reproduction opérationnelle, lui, reste souvent très élevé, car il suppose de reconstituer un historique, une confiance de marché et des intégrations dans l’écosystème informationnel qu'aucun modèle génératif ne peux recrée en quelques mois.
4. Le cas typique des IA et SaaS modernes
Un concurrent équipé de LLM peut recréer 80 % des fonctionnalités techniques d'un produit en quelques jours. Ce qui lui manque structurellement ce sont les données propriétaires accumulées, les intégrations clients existantes, les processus métier validés, les autorisations réglementaires obtenues, la confiance de marché installée, l'historique d'itération produit ou encore la base de données des interactions passées permettant de détecter les besoins pour les fonctionnalités ou l’interface. Selon notre analyse, c'est cet ensemble largement extra-comptable qui continue de soutenir la valeur économique réelle de l'actif et pas le code lui-même.
5. Nos préconisations
Ce constat appelle une réponse opérationnelle, pas seulement une alerte. Les sociétés technologiques ont intérêt à documenter, de façon traçable et datée :
- la valeur et la qualité des données propriétaires ;
- les coûts de remplacement réels de chaque composant du système ;
- les barrières à l'entrée effectives (réglementaires, contractuelles, techniques) ;
- les performances mesurées du produit en production ;
- l'historique d'apprentissage et d'itération produit ;
- la complexité et la profondeur des intégrations clients.
Cette documentation constitue, en cas de contrôle, de levée de fonds ou de cession, le support factuel permettant de justifier une valeur qui ne repose plus sur le seul code, afin de passer progressivement d'une logique « valeur du code » à une logique « valeur du système informationnel complet ».
6. Conséquences pour les CAC et les investisseurs
Pour défendre la vraie valeur d’un logiciel et éviter des dépréciations trop rapides, le référentiel d'audit devrait intégrer plus systématiquement des questions qui débordent la technique comptable classique : le logiciel génère-t-il des revenus récurrents avérés ? L'avantage concurrentiel est-il durable ou réplicable rapidement ? L'entreprise dépend-elle, pour sa valeur réelle, d'éléments non comptabilisés (équipe, communauté d'utilisateurs, données, marque, contrats) ? Ces questions deviennent centrales pour les startups IA, les éditeurs SaaS, les plateformes agentiques et, plus largement, tout éditeur historique dont le modèle reposait sur la seule complexité technique du code. Avec cette stratégie, nous estimons qu’il est possible, dans un grand nombre de cas, d’éviter ou de limiter une dépréciation des logiciels d’une société, et d’éviter ainsi une baisse systémique sur l’économie en 2027 !
Ce qu'il faut retenir
Le coût historique protège l'actif comptable à court terme, mais expose l'entreprise à un risque de dépréciation brutale si l'analyse économique n'est pas anticipée. Il s’agit d’un constat qui n’est pas encore documenté dans les médias spécialisés mais qui entraine un risque systémique important pour les comptes de résultat des sociétés en 2027.
Outre ce constat, cet article propose également une stratégie pour limiter ce risque pour les entreprises et nous vous proposons une pratique qui consiste à ne plus valoriser le seul « code », mais le système informationnel complet ou l’écosystème informationnel qui l'entoure, et à documenter cette valeur de façon structurée et justifiée avant que le marché ou le commissaire aux comptes ne le fasse à sa place.